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La voix de la colère — Série Colère(s)

Les remords d’Oreste ou Oreste poursuivi par les Furies (1862), William-Adolphe Bouguereau, Public domain, via Wikimedia Commons.

Ses yeux posés sur moi.
Sa lourde respiration.
Ses gémissements.
Mes bas déchirés.
Son corps, si lourd sur le mien.

« Une heure et encore au bureau ? Buvons donc un verre », m’avait-il proposé. « Un seul verre, pour fêter la signature du gros contrat ! Allez Claire, lâchez-vous un peu ! Profitez ! » Puis j’ai accepté. De toutes façons, comment refuser : le PDG aura toujours le dernier mot. Et puis, si ça lui fait plaisir… Après tout, ce n’est qu’un verre, et en mon honneur. Je devrais être reconnaissante.

Puis la tête qui tourne.
La vision qui se trouble.
Le réveil.
La prise de conscience.
Le regret.
La culpabilité.
La honte.

Peut-être ne fut-ce qu’un rêve ?

Pas de bleus, il a été délicat. Faut dire que j’ai obtempéré : quel autre choix, quand le corps est léthargique. Peu de souvenirs, seulement des bribes qui ont survécu à l’altération de ma cognition, au brouillard imposé. L’esprit ment parfois, mais l’odeur, elle, ne trompe pas. J’ai eu tant de mal à la faire partir.

Quelques semaines se sont écoulées depuis « l’incident » – je me refuse encore à le nommer. Quelques longues semaines, proche de lui et si loin de moi. Les salutations formelles en arrivant au bureau. Les regards qui se perdent sur mon corps lorsque j’ai le dos tourné. Les sourires lascifs, cachés sous une amabilité factice. Mielleux, indiciblement sournois, et par-dessus tout : conscient. Dominant. Intouchable. C’est pour moi limpide : il sait ; et il sait que je sais. Je vois dans ses yeux la preuve du crime.

Mon corps ne m’appartient plus, étrangère à moi-même. Arrive alors la colère. La rage, même. Celle qui naît dans le creux du ventre, qui se propage à une vitesse fulgurante et qui vous consume. Enfin, la soif de justice. Mes entrailles implorent les Érinyes : flambeau en main, accourrez ici ! La loi saura-t-elle remplir ce rôle ? Je ne peux pas me lancer dans ce combat seule. Une personne en tête : Siopée, à la fois ma DRH et la plus proche de ce que je peux considérer comme une amie.

« T’es la première personne à qui j’en parle. »

Elle ne semblait pas surprise. Peinée, oui ; affligée, même ; mais pas surprise.

« Tu te souviens de celle que tu as remplacée, Ophélie ? »

On m’en avait parlé. Elle était instable – paraît-il. Amoureuse du patron. Elle avait tenté de le séduire, mais lui, n’avait pas cédé. Un grand homme, plein de valeur. Elle l’avait mal pris, l’hystérique, et avait tenté de lui extorquer de l’argent – disait-on. Elle n’avait apparemment pas supporté qu’on la perce à jour et avait démissionné. Elle s’était suicidée.

« J’ai essayé de l’aider, me dit-elle, mais la justice porte mal son nom ici-bas. »

Puis elle me raconte tout. Classé sans suite. « Femme vénale » aux yeux du monde, mais il n’a pas réussi à acheter son silence. Rejetée de tous, elle s’est terrée chez elle pendant des mois. Personne ne l’a soutenue, pas même sa famille. Eux non plus ne la croyaient pas. Irrévocable sentence : ils ont fini par l’avoir. La mort dite volontaire : meurtre voilé. Elle n’a pas choisi son destin. Les tribunaux, les juges et les lois l’ont trahie, abandonnée : pour elle, une seule issue. Recroquevillée, murée dans le silence, la souffrance dans le regard et la mort dans l’âme. Lente extinction, la femme en perdition peu à peu s’est pétrifiée. S’en est fini, la tête est tombée.

« C’est dur à dire, mais le système ne te protégera pas. Je te crois, mais le conseil d’administration, lui, n’en fera rien. Il faut que tu te sauves toi-même ; personne ne viendra te secourir. J’aurais aimé ne jamais avoir à dire ça, surtout pas à toi, mais tu dois prendre sur toi. C’est comme ça que les choses fonctionnent tu sais… »

La réalité me frappe de plein fouet : il est de toute façon trop tard pour détecter la drogue dans mon corps ; trop tard pour le rapport gynécologique ; aucun témoin. Ma parole seule, contre celle d’un agresseur puissant. Il est difficile de partager sa vérité, mais presque impossible d’être crue. Telle est notre malédiction.

« Une d’entre nous à tenter de parler et elle y a succombé. C’est trop de pression… Si tu veux garder ta position et ta vie telle qu’elle est, guéris dans ton coin et ne cause pas de scandale. Ton silence est le lourd prix à payer pour être née ainsi. Sinon, tu n’obtiendras pas justice, et par-dessus le marché, tu perdras ce qu’il te reste. C’est un conseil d’amie que je te donne… »

Elle est sincère. Elle se résigne, elle aussi. Je le vois, je le sens, je le sais. Pas assez de maquillage pour dissimuler sa rancœur.

« Après avoir dit tout ça… Le choix reste le tien. Que comptes-tu faire ? Je peux commencer à préparer le dossier de signalement, si tu veux porter l’affaire au tribunal. »

Dois-je, comme elle – et bien d’autres encore – me résigner ? Destinée à être la proie de ceux qui ont reçu une flèche d’or dans le cœur, tandis que c’est une flèche de plomb qui a touché le mien. Incapable de devenir Laurier, Lotus, Pin ou Roseau, mais contrainte à un vœu de silence, condamnée par ma naissance. Elle a raison : ma vérité ne sera jamais crue. Mais la colère boue en moi : alors s’il faut tout perdre, je perdrai. Mon histoire ne s’éteindra pas dans un silence ; rien n’épuisera ma voix, qui trouve sa force dans leur surdité.

Puisque je refuse d’être Cassandre ; suis-je vouée à devenir Écho ? S’il le faut, je le serai. Je répéterai mon histoire et celle de mes sœurs jusqu’à ne devenir plus qu’une voix. Ma vie volée, mon corps arraché, la désincarnation en dernier recours. Si vous ne me voyez pas, entendez-moi, et plus que tout écoutez-moi. Si vous vous y refusez, je vous y contraindrai : je crierai jusqu’à ce que vos oreilles ne puissent se détacher du tumulte de son crime, du vacarme de ma rage.

Alors que je disparaisse, pourvu que mon histoire – nos histoires, mes sœurs de châtiment – perdurent. Que je disparaisse, pourvu que nous servions de preuve.

Femmes au cœur de plomb, qui avez perdu jusqu’à votre corps dans cette cruelle métamorphose : raisonnons ensemble jusqu’à en faire trembler le trône divin. Qu’il s’écroule sous notre colère, pour que plus une seule n’ait à devenir hirondelle, ourse ou serpent.

L’auteure ∴ Léa Couderc

Étudiante en Master 2 de Lettres classiques à l’Université Bordeaux-Montaigne, je nourris depuis l’enfance un vif intérêt pour la mythologie. Attirée par les œuvres de fiction, j’aime me plonger dans des récits capables de transmettre des émotions intenses et des messages forts, qui sont pour moi une source d’évasion. C’est dans cette perspective que je me suis engagée dans ce projet, qui marque pour moi une première expérience d’écriture.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Léa Couderc (18 mai 2026). La voix de la colère — Série Colère(s). Actualités des études anciennes. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1684u


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