Pompéi de Paul W. S. Anderson (2014)
Désir de reconstitution et folie des grandeurs
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Pompéi est un film d’action historique adaptant le film catastrophe à l’univers du péplum. L’intrigue se déroule en 79 après J.-C. et suit l’histoire de Milo, un esclave devenu un gladiateur star de l’arène. Envoyé dans la cité balnéaire de Pompéi, il tombe amoureux de Cassia, la fille d’un riche marchand, promise contre son gré à un sénateur romain corrompu. Une première partie est axée sur les combats de gladiateurs, mettant en scène la brutalité sociale de l’Empire romain. La seconde partie est centrée sur le réveil brutal du Vésuve, qui transforme la romance en une lutte désespérée pour la survie sous une pluie de cendres, de boules de feu et un tsunami. Si le scénario reste classique, le long-métrage se concentre sur ses effets visuels et sa reconstitution spectaculaire de l’éruption. Comme la plupart des films à sujet antique, c’est un divertissement qui utilise la toile de fond historique comme décor d’une épopée romantique et tragique. De ce point de vue, les personnages sont extrêmement classiques et les rouages scénaristiques attendus. Plutôt que d’analyser la construction et les usages des schèmes narratifs, nous vous proposons donc de nous intéresser ici à ce qui fait l’intérêt de ce film pour le spécialiste des sciences de l’Antiquité : l’effort de reconstitution de certains éléments de décors parfois poussé à son paroxysme[1].
La seconde partie du film illustre la place première donnée aux nécessités du spectaculaire. Dès les débuts de l’éruption, le spectateur voit des boules de feu géantes tomber du ciel comme des météores et des crevasses s’ouvrir dans le sol, engloutissant des bâtiments. Cela ne correspond pas à la réalité d’une éruption plinienne, qui se compose d’une pluie constante de pierres ponces, ou lapilli, et de cendres qui ont enseveli la ville sous plusieurs mètres. Une « nuée ardente » est ensuite mise en scène comme un nuage de poussière sombre que les personnages tentent de prendre de vitesse à dos de cheval. Lors de l’éruptions, ces flux, mélanges de gaz et de matière volcanique dont la température peut avoisiner les 250°C à 600°C, ont atteint des centaines de kilomètres par heure. Il est physiquement impossible d’y survivre ou de les distancer. La surenchère se poursuit par l’apparition d’un immense mur d’eau qui dévaste le port, propulsant des navires de guerre en plein milieu des rues de la ville. La ville a été victime de phénomènes atmosphériques et thermiques, mais en aucun cas de dévastation marine. Par ailleurs, tous ces événements semblent se dérouler en quelques heures, dans un chaos immédiat, qui alimente le sentiment de tension dramatique dans le film. La catastrophe a plutôt duré près de 24 heures. Les habitants, comme Pline, ont eu le temps de voir la colonne de fumée s’élever et la plupart ont pu fuir avant que les toits ne s’effondrent sous le poids des cendres ou que les flux pyroclastiques ne figent la cité[2].
Une attention unique portée aux décors
Ce n’est donc pas l’éruption qui a attiré notre attention lors de ce film, mais plutôt le travail de reconstitution des différents lieux et espaces de la ville antique. Si le fait d’avoir transformé Pompéi en une ville portuaire et côtière est une importante liberté prise dans le seul but de pouvoir mettre en scène le tsunami spectaculaire, l’atmosphère de la ville est bien rendue : plan hippodamien, trottoirs et rues en blocs de basalte gris, passages piétons surélevés, emplacement du forum, intérieurs avec atria et troisième style pompéien, graffitis… Les codes de l’époque sont respectés.



En revanche, le plan détaillé de la ville est remanié par les cinéastes : elle n’est pas dans le bon sens vis-à-vis de la pente et de l’orientation. Si le forum est au bon endroit dans le plan de la ville, l’amphithéâtre a, lui, été déplacé. Enfin, il n’existe ici qu’une nécropole et une seule villa suburbaine.


Pourtant, les équipes, et en particulier Paul Denham Austerberry, le chef décorateur, ont adopté une approche mêlant recherches archéologiques rigoureuses et technologies numériques de pointe, dont ils font étalage dans les dossiers de presse et les interviews techniques du film[3]. Ils ont utilisé des relevés LiDAR et des photographies aériennes haute résolution de la ville actuelle pour créer une réplique numérique[4]. Ensuite, le studio Mr. X a modélisé 35 000 bâtiments. Pour cela, ils ont créé une bibliothèque de modules architecturaux : tuiles, colonnes, balcons, peintures basés sur les quatre styles pompéiens. Un algorithme a ensuite généré les maisons de manière procédurale pour éviter l’effet « copier-coller », puis des murs ont été « salis » numériquement avec des textures de mousses, de lichens et de graffitis recopiés sur les murs originaux[5]. Environ 30 % de la ville a été construite physiquement à l’échelle 1:1 en studio à Toronto. Cela inclut des segments entiers de rues pavées, le forum et les niveaux inférieurs de l’amphithéâtre. La production a consulté des historiens pour valider les éléments du quotidien, souvent ignorés par le grand public mais jugés cruciaux pour le réalisme, jusqu’à recopier directement des textes du Corpus Inscriptionum Latinarum.
Reconstitution de l’amphithéâtre, vers une « précision archéologique »
Là où l’effort de reconstitution est réellement lisible et, il faut le remarquer, assez rare dans le cinéma à sujet antique, c’est celui dont l’amphithéâtre à fait l’objet. Là où le péplum, jusqu’à Gladiator, s’est inspiré presqu’exclusivement des grands édifices à structure creuse de la seconde moitié du Ier s. apr. J.-C. ou plus tardifs encore comme le Colisée ou les arènes de Vérone, les équipes du film se sont attachées pour la première fois à restituer fidèlement et complètement l’amphithéâtre le plus ancien connu à ce jour. L’amphithéâtre du Pompéi de Paul W.S. Anderson délaisse le gigantisme fantaisiste d’Hollywood pour une précision archéologique quasi clinique[6].
L’objectif affiché du chef décorateur Paul Denham Austerberry dans le making-off était de recréer l’édifice tel qu’il apparaissait en 79 après J.-C. Contrairement au Colisée de Rome, celui de Pompéi possède des caractéristiques uniques que le film respecte scrupuleusement : son absence de galeries souterraines ou encore ses escaliers extérieurs à double rampe. Toutefois, l’un des détails les plus impressionnants est la restitution du mur du podium, circonscrivant l’arène. Les équipes ont reproduit les fresques disparues, mais documentées au XIXe siècle par les aquarelles de Morelli. Ces peintures, représentant des scènes de chasse, ou venationes, et des combats, ou munera, apportent une authenticité chromatique à l’écran. De même, le velum, la grande toile protectrice, est ici reconstitué avec un réalisme technique saisissant, montrant les systèmes de mâts et de cordages manœuvrés par des marins, conformément aux représentations connues, en particulier à travers la fresque de la rixe de l’amphithéâtre. On relèvera toutefois la persistance de l’imaginaire issu du Police Verso de Gérôme, marqueur fort de l’identité visuelle des amphithéâtres au cinéma, avec la loge en saillie caractéristique et ses deux colonnes ornementales. Il n’y a bien entendu aucune avancée de ce type sur aucun podium d’amphithéâtre, le podium étant lisse afin de ne pas créer d’angle mort.




La construction d’un monde tangible au service de la tragédie romantique
Ce souci du détail, unique dans l’histoire du péplum contemporain, permet au film de Paul W.S. Anderson de planter un décor d’une vraisemblance saisissante, capable de séduire les spécialistes par sa rigueur. Cette précision archéologique entre en contradiction frontale avec la mise en scène de l’éruption et des combats de gladiateurs, qui basculent dans le spectaculaire pur et le fantasme cinématographique, s’éloignant des fresques fidèlement reproduites sur le mur du podium. Ce réalisme sélectif fait de la précision des rues et des bâtiments un ancrage réel et tangible pour le récit, ce qui permet ensuite les libertés narratives les plus totales et l’incroyable devient de fait acceptable. L’équilibre précaire entre le désir de reconstruire un monde disparu, presque figé, et la nécessité de produire du mouvement, du grand spectacle, mis au service d’une tragédie romantique, génère une tension propre au cinéma historique. L’alchimie ne prend pas dans ce film noté d’un piètre 27% sur l’agrégateur RotenTomatoes et a peiné à atteindre son seuil de rentabilité. Kit Harrington, acteur principal, dira avec beaucoup d’humour que le film était « plus un désastre que les événements sur lesquels il était basé[7] », les enlacés du Vésuve apprécieront sans doute l’ironie de la situation.

Maison du cryptoportique, fond photographique de la surintendance de Pompéi, 1914.
Bibliographie complémentaire
- Mary Beard, Pompéi : La vie d’une cité romaine, Paris, Seuil, 2012
- Éric Teyssier, La Mort en face : Le dossier gladiateurs, Arles, Actes Sud, 2009
- Dossier de presse officiel : Pompeii, Sony Pictures / TriStar, 2014
- Ian Failes, “Stories from Pompeii”, FX Guide, 3 mars 2014
Notes de bas de page
- [1] Sur le côté spectaculaire et les reconstituions, voir par exemple ce trailer : https://www.youtube.com/watch?v=CllAR-ktYD4 et le trailer officiel : https://www.youtube.com/watch?v=t6TRwfxDICM
- [2] Une vidéo du musée de Melbourne recomposant les phases de l’éruption : https://www.youtube.com/watch?v=dY_3ggKg0Bc
- [3] Paul W.S. Anderson, “Exclusive: Anderson Dishes on Pompeii VFX”,, Animation Magazine, 21 février 2014.
- [4] Les artistes numériques de la société d’effets visuels Mr. X ont superposé le plan de la ville antique sur les relevés topographiques réels. Dans une interview, Austerberry explique qu’ils ont utilisé des données cartographiques précises pour s’assurer que chaque rue et chaque bâtiment public était à sa place exacte : à l’exception donc de la mer et de l’amphithéâtre et en faisant faire une rotation de 90° au plan par rapport à son orientation cardinale. Mary Ann Skweres, “Production Designer Paul Denham Austerberry Recreates Pompeii”, Below the lines, 27 février 2014.
- [5] La présentation technique de Mr X. est disponible via ces deux liens : https://www.vfxwire.com/mr-x-pompeii-breakdown/ et https://www.fxguide.com/quicktakes/stories-from-pompeii/ et en vidéo ici : https://www.google.com/search?q=https://www.youtube.com/watch%3Fv%3DAof7pS_Xg58
- [6] Matthieu Soler, « Les édifices de spectacle antiques dans la Pop Culture au XXIe siècle : autonomisation d’un schème », Anabases, 42, 2025, p. 137-158 avec bibliographie complémentaire p. 157-158.
- [7] https://www.youtube.com/watch?v=xcg_e-FY_Vs
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Matthieu Soler (8 juin 2026). Pompéi de Paul W. S. Anderson (2014). Actualités des études anciennes. Consulté le 15 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cpl





