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Les poèmes oubliés d’Andromaque — Série Colère(s)

Captive Andromache (1886-88), Frederic Leighton, Manchester Art Gallery. Public domain, via Wikimedia Commons

Troie, 1184 avant Jésus-Christ

Andromaque était en proie à un flot incessant de larmes, après son entrevue avec Hector, et elle n’était capable de faire aucune de ses occupations habituelles. Elle se dirigea alors vers sa chambre, et ferma la grande et belle porte à deux battants, puis finit par tomber de sommeil. Combien de temps dormit-elle ? Elle ne sut le dire, mais le souvenir de son cauchemar était encore vif, et il lui provoqua une pointe terrible dans le cœur. Persuadée dans sa chair que ce qu’elle avait vu en songe était arrivé, elle se dirigea en trombe vers la salle du conseil, une grande pièce richement décorée qui se trouvait à l’autre bout du palais, et dans laquelle se réunissaient Priam et les autres chefs de guerre. Elle marchait si vite, le regard si vide, comme si elle ne fût plus guidée que par l’instinct, qu’elle ne vit personne sur son chemin. Sa torpeur, qui prolongeait l’état du corps pris dans un rêve, ne prit fin que lorsqu’elle ouvrit la porte de la salle du conseil, et qu’elle croisa le regard de Priam.

Elle comprit.

Elle comprit que son rêve n’était pas un rêve, mais bien plutôt un présage, et quel présage ! Elle tomba à genoux dans un cri déchirant, qui résonna dans tout le palais.

Hector était mort, et quelle mort !

Elle déchira sa tunique et redoubla de cris.

Mais cette fois, pas de larmes. Comme si les cris terrifiants qui étaient sortis d’elle fussent le dernier son que sa gorge eut produit, comme s’ils eurent épuisé sa capacité à s’exprimer, elle tomba dans un mutisme qui dura longtemps, très longtemps.

Le fils qu’elle avait eu avec Hector, Astyanax, qui n’était encore qu’un bébé à la mort de ce dernier, perdit ce jour-là non seulement un père, mais aussi une mère. Cet enfant grandissait auprès d’une Andromaque qui n’était plus que l’ombre d’elle-même, et qui semblait appartenir davantage à l’Hadès qu’au monde des vivants. Elle ne parlait plus depuis des années et elle passait la majeure partie de son temps seule, enfermée dans sa chambre à faire on ne sait quoi, car même les servantes n’y pouvaient entrer.

Astyanax était un jeune homme solitaire et triste, mais, dans sa grande bonté, il ne pouvait que comprendre la douleur de sa mère, et il était comme résigné à vivre sans elle.

Un matin, Andromaque, après avoir pris machinalement un repas frugal, était retournée dans sa chambre à ses activités mystérieuses. Mais quand vint l’heure du repas du soir, elle ne sortit pas de sa chambre. Cela n’interpella pas les servantes dans un premier temps, qui mirent cela sur le compte de sa tristesse perpétuelle. Mais l’une d’elle, qui, avant le jour funeste qui fit de sa maîtresse un spectre, était le plus proche d’elle, se risqua à frapper à la porte. Aucun son ne lui parvint.

Elle entra.

Andromaque était allongée sur son lit, blême comme la neige, respirant difficilement. Elle balbutia le prénom de son fils. C’était le premier mot qu’elle prononçait depuis la mort d’Hector. La servante s’empressa d’aller le chercher :

« Votre mère ! cria-t-elle à bout de souffle, votre mère ! Malade, elle est malade ! »

Astyanax ne répondit même pas et courut au chevet de sa mère.

« Mon fils, commença-t-elle d’une voix très basse, je sens que les forces quittent lentement mon corps, et c’est à ce moment que les mots reviennent à ma bouche. Je crois que les dieux ont enfin pitié de moi, et me permettent de rattraper auprès de toi toutes ces années de silence. Tu trouveras dans le petit coffre doré caché sous mon lit les tablettes sur lesquelles j’ai gravé mes peines et ma colère, tout ce que je n’arrivais plus à dire. Je te les confie mon fils, je te prie d’en prendre soin, et de me pardonner. » Ces quelques mots furent les derniers d’Andromaque.

D’abord trop ému par la mort de sa mère, Astyanax ne put se résoudre à ouvrir le coffre. Lorsqu’il prit la décision de le faire, ce qu’il y trouva ne fit qu’accroître son bouleversement. Sa mère avait trouvé refuge dans l’écriture, et ses poèmes laissaient transparaître toute la peine, et surtout la colère qui l’avait habitée depuis le jour funeste où son époux lui fut enlevé. Elle couchait sur ses tablettes sa haine contre Arès, ce dieu qu’elle incriminait à cause de son affection pour la guerre, qui avait conduit à la mort de son mari. Elle fustigeait ce conflit absurde, en même temps qu’elle implorait justice aux Erinyes, ces divinités vengeresses, pour qu’elles aillent hanter le meurtrier de celui qui était tout pour elle. Deux aspirations contradictoires, mais signes du tourment, de la force d’une colère qui consumait de l’intérieur celle qui avait été privée de mots durant le reste de sa vie. Elle parlait de cette colère comme d’un feu brûlant, tantôt braise, tantôt nuée ardente, mais qui jamais ne s’éteint. Elle rapportait aussi le songe qu’elle avait eu avant d’apprendre la terrible nouvelle qui lui coupa la parole si longtemps. Un passage de ce rêve marqua particulièrement Astyanax :

Dans un lieu désolé, sous un ciel brumeux,
La colère incarnée apparut à mes yeux.
Lyssa était son nom. Son regard comme la braise,
Fit tressaillir mon cœur, et je sentis la fournaise
De la meurtrière colère m’envahir.
Elle me montra quelqu’un qui allait mourir,
Une forme noire traînée par un grand char :
D’Hector, c’était le corps. Il était déjà trop tard.


Égypte, 28 après Jésus-Christ

Ce matin, l’amélioration de mon état me permis de me promener dans la ville, et de satisfaire le désir brûlant que j’avais de découvrir la bibliothèque dont tout le monde parlait à Rome, que je voyais comme un lieu presque magique, qui serait le réceptacle de toutes les connaissances possibles sur le monde entier. J’avais attendu ce jour avec tant d’impatience, que lorsque je franchis les portes d’entrée, pris d’une curiosité frénétique, je me perdis dans les méandres des étagères qui emplissaient de vastes pièces aux plafonds d’une hauteur si considérable que j’étais pris d’une sensation d’écrasement. La tête me tournant presque, je m’arrêtai enfin, devant une étagère qui se trouvait à l’écart des autres, et dont les rayons étaient remplis de caisses de bois noircies par le temps et couvertes d’une épaisse couche de poussière. Elles semblaient n’avoir pas été consultées depuis très longtemps. Cela exalta d’autant plus mon attention, et je me risquai à attraper l’une d’elle, très abimée.

Elle contenait un coffre de taille moyenne, dont l’amas de poussière qui le recouvrait laissait deviner un scintillement discret. De la main, j’époussetai délicatement le dessus du coffre, qui se révéla être tout doré, orné de pierres de couleurs au niveau du loquet ainsi que d’un nom qui était gravé en grec : ΑΝΔΡΟΜΑΧΗ ΕΚΤΟΡΟΥ ΓΥΝΗ, « Andromaque, femme d’Hector ». Je trouvai à l’intérieur des tablettes, parfaitement conservées et encore bien lisibles. Voici ce qui était écrit sur la première que je lus :

Ô maudite colère, ô esprit de vengeance destructeur, vous m’avez tout pris, vous avez volé ma vie.
Par vous mourut Hector, par vous je brûlais d’un feu incessant tout le reste de ma vie, par vous je serai emportée.


Cette découverte me bouleversa, et suscita en moi le désir d’écrire sur cette colère qui détruit tant d’hommes et de femmes de l’intérieur, et qui conduit à tant de conflits destructeurs. Je me résolus à y proposer un remède. Ce remède serait un traité. Son titre, simple : De ira.

L’auteure ∴ Léna Vaccaneo-Saling

Léna Vaccaneo-Saling est étudiante en Master 2 de Lettres Classiques à l’université Bordeaux Montaigne, où elle a fait toutes ses études. Elle va soutenir prochainement un mémoire sur la réécriture de l’Odyssée par Jean Giono.

J’ai choisi l’Égypte et la date de 28 car Sénèque serait né entre 1 et 8, et son père l’aurait envoyé à 20 ans en Égypte pour guérir d’une maladie. Le De ira est écrit vers 41 et traite de la colère comme d’une passion mauvaise qu’il faut combattre. En effet, le dialogue, adressé à Novatus, s’ouvre ainsi : « Exegisti a me, Nouate, ut scriberem quemadmodum posset ira leniri, nec inmerito mihi uideris hunc praecipue adfectum pertimuisse maxime ex omnibus taetrum ac rabidum. » (Vous exigez de moi, Novatus, que je traite par écrit des moyens de guérir la colère; et je vous applaudis d’avoir craint particulièrement cette passion, de toutes la plus hideuse et la plus effrénée.) L’intention est claire, il faut éradiquer cette passion destructrice. Sénèque va d’abord en décrire les manifestations, puis donner des moyens pour la combattre.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Léna Vaccaneo-Saling (11 mai 2026). Les poèmes oubliés d’Andromaque — Série Colère(s). Actualités des études anciennes. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1673b


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