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Sublime Ire — Série Colère(s)

Penthée torturé par des Ménades. Fresque romaine du mur nord du triclinium dans la Casa dei Vettii (VI 15,1) à Pompéi. Crédits : WolfgangRieger, Public domain, via Wikimedia Commons/développement latéral by Firefly.

Une personne est amenée. La mélodie des fers lourds à ses poignets résonne contre les murs de marbre, et le bruit de ses pas lents, de ses pieds nus sur la pierre, se détache et se démarque de celui des gardes qui l’amènent ici. On n’entend qu’elle dans cette pièce et tout le monde a les yeux fixés sur son arrivée. 

Un murmure se lève : les uns observent l’étrangeté de sa tunique, les motifs inconnus et exotiques ; d’autres se questionnent sur ses longs cheveux qui dansent en boucles brunes venant se poser sur ses épaules et qui descendent jusqu’en dessous de ses hanches ; certains se demandent d’où viennent ses étranges bijoux et, surtout, d’où viennent ces grappes de raisin qui semblent se mêler à ses cheveux et ses vêtements ; et quelques derniers sont frappés par un mélange subtil de peur et de sublime, une attraction viscérale devant la beauté enivrante qui émane de cette personne, une attraction teintée d’admiration qui pousserait presque à la dévotion, mais qui nourrit aussi les angoisses les plus primaires et les peurs profondes ‒ comme une violence charnelle enveloppée dans la beauté d’une nymphe.   

Rigide sur son trône, Penthée la fixe. Penthée l’abhorre. Il a en horreur tous ces gens, comme elle, tous ces « illuminés », ces nouveaux dévots qui honorent ce culte d’un faux dieu. Ils sont tous les mêmes à ses yeux, tous vêtus de guenilles et rejetant la moindre marque de civilité. Il ne voit en eux que des va-nu-pieds frappés par la folie. Le visage fermé, les pupilles dégoulinant de dégoût, la tête haute et les épaules larges, il se redresse. Alors, il descend d’une marche et dévisage la personne face à lui. 

D’un signe de tête du roi les deux gardes la forcent à s’agenouiller. Son visage se retrouve ainsi enseveli derrière une vague de cheveux clairs. On devine cependant, par moments, ses yeux au travers et on croirait presque y voir des flammes. Elle ne bouge pas. Penthée descend de l’estrade et tourne autour de sa captive. Il la surplombe en tous points et tourne, à la manière d’un rapace qui estime sa proie et se demande si l’effort en vaut la peine. Il s’arrête finalement devant elle. Il souffle, il grimace, et enfin il brise la rumeur ambiante et impose le silence. Aussi il commence : 

— Qui es-tu et d’où viens-tu ?

Sa captive lève à peine les yeux.

— Diodoron*, enfant de la fertile terre de Béotie, mon héritage vient de la race de Cadmos.  

Le visage de Penthée se ferme encore plus. Ses yeux sont injectés de sang. 

— Mensonge. Que sais-tu du faux dieu ? Dis-nous tout de cet imposteur que tu suis et honores comme l’égal des immortels. Où l’as-tu rencontré ? Pourquoi le suis-tu ? Comment est-il entré dans la cité de Cadmos ? Qu’a-t-il fait à nos femmes, nos mères et nos sœurs ?  

Un sourire fend le visage de la prisonnière. 

— Tu es effrayé. Tu sais qu’il vient pour toi. Tu sais qu’il va te faire payer tes crimes et ta haine. Tu sais que tu n’en as plus pour longtemps. Tu le sais. Tu –

Sa tête est projetée en arrière, elle vrille, son cou se tord et elle tombe à la renverse, face contre terre. Son corps a été complètement secoué par le coup et ses mouvements sont encore limités par les fers. La pierre est froide contre sa joue ensanglantée. Penthée se frotte la main, les dents serrées. 

— Tu n’as aucune idée de ce que tu racontes, tu es en plein délire. C’est de l’inconscience ou de la folie si tu penses réellement que ton charlatan va me renverser. Un homme qui se fait appeler dieu et qui encourage les femmes à danser nues avec les bêtes, tu crois que c’est un danger pour un roi tel que moi ? Tu n’es rien pour lui, j’en ai déjà fait arrêter vingt des comme toi depuis son arrivée, et il n’a rien fait pour les sauver, ton « dieu » ! 

Elle se redresse comme elle peut. Elle s’assoit en tailleur. Les cheveux devant le visage, on distingue cependant son sourire et la lueur dans ses yeux. Du sang et du raisin dégoulinent sur sa joue. D’un coup de langue elle nettoie. 

— Es-tu sûr qu’il n’a rien fait ? Tu es persuadé de gagner ? Nooon tu sais que Dionysos hait tes méthodes et ton sang. Tu sais qu’il va venger sa mère. Tu sais qu’il va venger ces femmes qu’il a libérées de ta tyrannie et que tu as fait enfermer. Tu le sais. Et tu ne peux plus rien faire. Ton destin a été scellé il y a longtemps, mais c’est à l’instant que tu as précipité ta chute. 

Avant que le roi ne puisse répondre, le visage rubicond et une veine battante sur son front, on fait irruption dans la pièce. Un garde vient d’entrer, haletant, et s’effondre d’un coup. 

— Votre majesté ! 

— Qu’y a-t-il ‽ rugit le roi. 

—  Les prisonnières… Elles…

Le garde tremble. Ses mouvements semblent erratiques et son souffle irrégulier. 

— Eh bien quoi les prisonnières !

— Elles se sont échappées, votre majesté.  

— Quoi ? Comment cela a-t-il pu arriver ?

— Leur geôles se sont ouvertes, comme par magie. Et quand elles sont toutes sorties, leurs fers se sont détachés de la même façon. Toutes les chaînes sont tombées au sol. Nous nous croyions capables de les arrêter, mais malgré nos épées, elles nous ont vite surpassés. Elles se sont jetées sur nous : elles nous ont tués, décapités, démembrés, dévorés et finalement elles sont sorties en dansant. Je ne dois ma survie qu’au fait que j’étais le plus proche de la porte et que j’ai fui me cacher aussitôt qu’elles ont commencé leur massacre. Tant de sang… Les cris ! Les cris perçaient mon âme ! Et leurs rires, leurs chants… 

Le garde cherche quelconque soutien du regard, de l’aide, de la compassion… Quoi que ce soit. Penthée est complètement perdu. Sa veine bat toujours sur son front. Sa gorge est nouée et les mots ne sortent pas. Il bouge, se tourne, fait deux pas, se retourne, hésite, se tait. Ses yeux se portent à nouveau sur elle, sur la dernière prisonnière encore captive. Son visage s’embrase et ses poils se hérissent.  

— TOI. 

Il se précipite sur elle, et la prend par le col. 

— Tu sais ce qu’il se passe ! Tu sais comment elles ont fait ça ! Tu vas tout nous révéler… Tu vas payer. 

Alors qu’il ne se retient plus, qu’il la secoue et l’insulte de tous les noms, à cet instant un fracas métallique retentit. Le roi ne l’entend pas, il est déconnecté du réel. Elle se met à chanter. L’assemblée royale prise de panique regarde de tous côtés, chuchote, se sent observée. L’atmosphère est lourde. Des forces plus grandes que l’humanité sont à l’œuvre. 

Penthée, qui allait porter la main pour la frapper encore une fois, est arrêté dans son geste. Il ne comprend pas, désemparé. De la vigne a poussé, de la vigne s’est enroulée autour de ses jambes, de ses bras, de son cou. Il ne peut plus bouger du tout. Son visage se crispe. La terreur se lit. La vraie terreur, celle qui nous prend au plus profond de notre âme, celle qui vient se nourrir de toutes nos angoisses, celle qui nous regarde dans les yeux et nous force à la regarder en face, à regarder la fin en face. 

Elle se déplace. Elle le regarde. Il est paralysé. Elle chante. Elle danse, elle entre en transe. Tout à coup elle grandit. Elle grandit et elle change, ses cheveux poussent encore, ses vêtements se transforment, des marques apparaissent sur son corps et, le plus remarquable, des cornes lui poussent sur la tête. Elle se tient là, devant la foule, puissante, virile, une lueure violette habitant ses yeux et des cornes de taureau en guise de couronne. 

Toute l’assemblée sait, tout le monde l’a reconnue. C’est elle. Elle est lui. Personne n’ose le dire. Finalement Penthée le murmure. 

— Dionysos… 

La divinité, dans toute sa gloire, toise le mortel. Elle fait plier les vignes pour mettre le roi à genoux et le force à lever la tête. Impuissant. 

— S’il-vous-plaît. Je suis désolé, je n’aurais pas dû ! Je regrette, je suis confus, ça n’arrivera plus, je vous en supplie ne soyez pas en colère. 

— Moi ? En colère ? Évidemment. Et tu n’as pas ton mot à dire, ma colère est légitime. Vous avez humilié ma mère, vous asservissez femmes et plus faibles que vous, vous imposez votre tyrannie. Tu traques et punis chaque différence, chaque liberté, chaque pas de côté, chaque écart à ce que tu as proclamé être la voie. Je vais te faire payer ta violence, ta haine, ta superbe, je vais te faire regretter la terreur que tu as fait naître et je vais brûler ton empire. Je suis en colère oui, mais qu’est ce que ma colère si ce n’est un désir de vengeance ?

L’auteure ∴ Hécate Diane Louise Sireau-Texandier

Hécate Diane Louise Sireau-Texandier, ces prénoms sont ceux de deux déesses de la lune et d’une professeure anarchiste. Je suis une étudiante en Master de Recherche en Lettres classiques à l’Université Bordeaux Montaigne. Mon œuvre littéraire se caractérise à la fois par mon attrait pour l’Antiquité, la littérature, les références aux classiques, et à la fois par des thèmes et sujets actuels ou des références à la culture populaire de mon enfance. C’est comme ça que j’en viens à écrire des poèmes en latin et des strophes en grec ancien, qui parlent de l’état du monde moderne et des identités Queers.


*Diodoron : prénom composé de Dios (« de Zeus ») et Doron ( « cadeau ») ; le prénom grec Diodoros est masculin, mais dans le cas présent, Diodoron est au genre neutre, genre existant en grec ancien.  


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Hécate Sireau-Texandier (25 mai 2026). Sublime Ire — Série Colère(s). Actualités des études anciennes. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/169nl


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